Le 13 mai dernier, Clairemarie Osta, danseuse étoile de l’Opéra de Paris, faisait ses adieux à la scène, en compagnie de son mari, Nicolas Le Riche dans l’Histoire de Manon de Kenneth MacMillan. Cette journée particulière ainsi que les semaines de répétitions et d’essayages l’ayant précédé, ont fait l’objet d’un film présenté mercredi soir, au studio Bastille, en présence de Clairemarie Osta.
J-52 : le documentaire débute lors des premières répétitions de Clairemarie Osta et Nicolas Le Riche. Les danseurs, qui ont déjà interprété les rôles-titres du ballet de MacMillan (Manon et Des Grieux) retrouvent leurs personnages, sous la houlette de Patricia Ruanne. « Le corps a une mémoire dont on est surpris », livre Clairemarie Osta. Regarder ces deux artistes évoluer ensemble, retrouver leurs marques, écouter d’un air presque intimidé les remarques de la répétitrice, est un moment de pur bonheur… N’ayons pas peur des mots.
Et c’est sans doute l’une des réussites de ce documentaire. La caméra d’A.D. Duval, souvent à l’épaule, semble se fondre dans le décor, saisissant au vol des regards, des sourires, une complicité, un talent aussi sur lequel l’âge ne semble pas avoir de prise. Au fil des répétitions égrenées sous forme de « J-32 », « J-26 », « J-11… », la rencontre des danseurs avec leurs personnages s’approfondit entre ajustements, accomplissements et moments de doute aussi, comme lors du Pas de deux final où Clairemarie Osta et Nicolas Le Riche cherchent leurs marques pendant les portés assez périlleux scandant l’agonie de Manon : « Je sens comme Patty. Tu es préoccupée » lance Nicolas Le Riche à sa partenaire.
Les interviews de Clairemarie Osta et les extraits filmés du ballet sur scène viennent apporter un contrepoint aux images de répétitions, rythmant le documentaire plutôt efficacement. Le réalisateur s’attache également à filmer les essayages de costumes et de perruques de Clairemarie Osta, documentant ainsi les différentes étapes de reprise d’un ballet et montrant une danseuse étoile, dont le visage offert à la caméra sans fards, laisse entrapercevoir une personnalité simple et attachante, sobre et intelligente, déjà révélée, il y a une dizaine d’années, dans  le documentaire « Tout près des étoiles », réalisé par Nils Tavernier.
Autre temps fort du film : le travail avec les autres danseurs, ce moment où, comme l’explique Clairemarie Osta, les solistes, délaissant pour un (petit) temps leurs séances de travail solitaires, montrent et confrontent leur travail, construisant et nourrissant ainsi leurs personnages dans ce rapport aux autres. La caméra d’A.D. Duval filme ainsi le couple au milieu de cette ruche bourdonnante, où chacun travaille, se place, s’ajuste aux autres… Images pas si fréquentes, que l’on aimerait voir plus souvent.
Le film continue sur sa lancée chronologique pour atteindre son acmé dramatique : la journée des adieux. Le réalisateur jalonne cette dernière séquence d’un compte à rebours : l’arrivée à Garnier quatre heures avant le spectacle (en matinée), la barre du matin pendant laquelle Clairemarie Osta essaie de dissimuler son émotion, le maquillage, moment où la danseuse commence à faire corps avec son personnage, la coiffure, les derniers échauffements dans le foyer de la danse, où l’on voit Nicolas Le Riche, à un moment assis par terre, regarder sa femme esquisser quelques pas. Puis, les dernières minutes avant le lever de rideau pendant lesquelles Clairemarie Osta s’isole : « Je suis en train d’accueillir le personnage », l’entrée en scène, les temps de respiration pendant les entractes jusqu’au salut final dont les images se mêlent au discours de la danseuse, après le spectacle. Un discours très émouvant, sous les yeux d’un Nicolas Le Riche encore plus ému.
La réussite du réalisateur est d’avoir su, tout au long de cette dernière journée, capter au plus près ces instants d’émotion, d’impatience, de nervosité, ces moments de passage de l’ombre à la lumière comme si le spectateur tenait lui-même la caméra et pouvait scruter de près le visage de Clairemarie Osta, ses pieds qui s’échauffent, ses pointes qui s’apprêtent à fouler le sol de Garnier, ses mains et ses doigts qui se tordent un peu avant l’entrée sur scène. On partage et on ressent (presque) cette émotion des dernières coulisses, des derniers passages sur scène, des derniers saluts face au public (Clairemarie Osta ayant ensuite dansé lors de la tournée d’été du Ballet de l’Opéra de Paris aux Etats-Unis) .
Reste à espérer que ce documentaire fasse prochainement l’objet d’une sortie en DVD. Il serait dommage de se priver de telles images, bel hommage rendu à une danseuse discrète et talentueuse et à son art.
D’autres comptes rendus : Danses avec la plume, le Petit Rat

















